Nice Matin du 30 janvier 2009 – Interview de Patrick ALLEMAND

Patrick Allemand : « Christian Estrosi est un joueur de poker »

Après l’interview de Christian Estrosi (Nice-Matin du 21 janvier), la parole est aujourd’hui à Patrick Allemand. Avec ses différentes casquettes de chef de file de la gauche au conseil municipal, de 1er vice-président du conseil régional et de 1er secrétaire de la fédération départementale du PS, il passe en revue quelques-uns des grands dossiers de cette année 2009. Sans manquer de polémiquer avec le maire chaque fois que l’occasion s’en présente…

Le maire a déclaré que la crise financière était aussi une chance car elle permettait de booster les investissements. Qu’en pensez-vous ?

Je ne peux pas admettre que l’on utilise ce mot. Ce n’est pas une chance pour les Niçois et les Azuréens alors qu’il y a 4 000 chômeurs de plus dans les Alpes-Maritimes en un trimestre.

N’empêche que, grâce au plan de relance de l’État, plusieurs projets vont avancer plus vite dont celui de la ligne 2 du tram sur la Prom’…

Le planning des grands travaux ne dépend pas que du financement. Il y a un certain nombre de procédures à respecter avec enquête publique et phase de concertation. En l’espèce, le maire a choisi le tracé avant même d’entendre ce que les Niçois ont à dire. Pour notre part, nous nous sommes battus pour que cette ligne ne s’arrête pas au parc Phoenix mais aille jusqu’aux Moulins et au Centre administratif.

Craignez-vous que cette ligne se fasse au détriment du prolongement de la ligne 1 jusqu’à La Trinité ?

Oui. La rallonge promise par l’État devrait s’accompagner de la garantie que la ligne sera poursuivie jusqu’à La Trinité en desservant l’Ariane. N’oublions pas aussi la promesse de l’ancien maire, Jacques Peyrat, de réaliser une véritable ligne intercommunale.

Ce serait pourtant plus facile et moins coûteux d’augmenter les fréquences du TER entre Nice et La Trinité.

Ça n’a rien à voir : un TER n’a pas un arrêt tous les 400 mètres et ne peut proposer la même fréquence. Et puis, il faudrait construire des ponts pour relier le réseau au quartier de l’Ariane.

Il y a pourtant un précédent : le projet d’aménagement de la ligne du train des Pignes pour réaliser un tramway-train vers Saint-Isidore.

Ce n’est pas la même chose : le train des Pignes a été conçu comme une desserte de proximité, dans la traversée de Nice, avec de nombreux arrêts. D’ailleurs, nous avions proposé à Jacques Peyrat une connexion train des Pignes-tramway. C’est Christian Estrosi qui vient aujourd’hui sur les positions de la Région !

Concernant la LGV (ligne à grande vitesse), vous êtes aussi sur la même longueur d’ondes.

Bien sûr, en tant que Niçois, je suis favorable au tracé le plus court mais le plus important, c’est que le projet avance et je ne suis pas sûr que la « sortie » d’Eric Ciotti(1) soit de nature à faire avancer les choses plus vite.

Le député-maire a annoncé une hausse des impôts qui pourrait atteindre 15 %. Auriez-vous procédé de même à sa place ?

Tout d’abord, il faut préciser que cette hausse n’a rien à voir avec la crise financière. Elle se rapporte à une situation qu’il connaissait déjà au moment des élections : le rapport de la Chambre régionale des comptes avait indiqué qu’une pause de trois ans était nécessaire, après la ligne 1 du tram, pour reconstituer la capacité d’autofinancement de la Ville. Je constate pourtant qu’il n’a, à aucun moment, parlé de la hausse des impôts pendant sa campagne. Pour ma part, j’avais un programme 1,5 fois moins coûteux. C’est pour cela qu’il est apparu moins ambitieux aux Niçois…

Le maire multiplie les projets. Il veut développer sa ville. Difficile de s’y opposer, non ?

C’est vrai qu’il fait beaucoup de promesses. Mais où va-t-il trouver l’argent pour les réaliser ? Si on totalise les projets, on arrive à plus de 2,5 milliards d’euros ! Ou c’est un illusionniste ou c’est le Bernard Madoff de la politique (ndlr : homme d’affaires américain accusé d’avoir fait perdre 50 milliards d’euros)… Tout ça, c’est un château de cartes qui repose, entre autres, sur les jeux Olympiques.

Comment ça ?

Les JO vont apporter de l’argent. Si on les a. Mais si on ne les a pas… Christian Estrosi est un joueur de poker. C’est à quitte ou double.

Concernant le futur grand stade, votre coeur balance-t-il toujours pour le Ray, ou Christian Estrosi vous a-t-il convaincu qu’il fallait le faire à Saint-Isidore ?

Un équipement de 40 000 places dans la plaine du Var, c’est disproportionné. Surtout dans l’état actuel des finances de la ville !
Mais le privé sera appelé à participer à la construction et au financement.

Cela ne nous rassure pas du tout. Si c’est un partenariat public-privé, ça risque de coûter encore plus cher. Comme le nouveau commissariat des Moulins : la note s’élèvera au final à 39 millions d’euros alors que le coût réel de la construction ne dépasse pas les 17 millions !

Quel est donc votre projet ?

On reconstruit le Ray pour en faire une enceinte sportive à dimension humaine de 26 000 places. Je suis Niçois et je suis attaché au Ray. Mais ce n’est pas seulement sentimental : des clubs sont morts d’avoir exilé leur stade en dehors de la ville. Je ne veux pas que ça arrive ici.

Loin des polémiques, l’Opération d’intérêt national (OIN) baptisée Eco Vallée que le député-maire a obtenu pour la plaine du Var, fait consensus. Vous êtes pour à 100 % ?

L’idée est séduisante. De toute manière, il faut mettre de l’ordre dans cette plaine qui est un chef-d’oeuvre de désorganisation, notamment en matière d’équipement commercial. Reste à savoir quel sera le contenu de cette Eco Vallée.

Vous avez des propositions ?

Il faut que ce soit un modèle de développement durable, avec des quartiers écologiques, économes en espace et en énergie.

Le député-maire ne dit pas autre chose.

Sans doute. Mais nous serons vigilants quant à l’application des principes proclamés.

Vos moyens d’agir ?

Le conseil régional a trois représentants au conseil d’administration dont moi-même. On aura notre mot à dire. Nous sommes favorables, entre autres, à la création d’une cité des énergies renouvelables.

A l’est de la commune, pas d’OIN, mais un téléphérique que le maire veut faire vite, entre Saint-Roch et l’Observatoire. D’accord ?

Pas d’accord. Ce n’est vraiment pas un projet prioritaire. Dix millions d’euros pour un gadget, ce n’est pas raisonnable dans le contexte actuel. La somme représente deux ans d’investissements pour la construction de logements sociaux sur la commune ! Le logement, voilà la priorité des priorités !

Vous ne pouvez pas reprocher au maire de s’en désintéresser ! Il a annoncé de gros efforts en faveur du logement social, notamment grâce au plan de relance gouvernemental.

La situation est grave. Il manque 18 000 logements sociaux dans les 24 communes de la communauté urbaine. On a reculé de 50 ans : trois générations d’une même famille sont parfois obligées de cohabiter ! Christian Estrosi avait promis de construire 1 500 logements de ce type par an. On est loin du compte.

En tout cas, en matière d’ouverture politique, le député-maire a tenu ses promesses. Il fait notamment les yeux doux à Sophie Duez (ndlr : conseillère municipale élue sur la liste de gauche) à laquelle il a confié une mission culturelle. Cette romance ne vous gêne-t-elle pas ?

Est-ce qu’on m’embêtera encore longtemps avec ça ? Il n’y a pas d’affaire Duez ! Elle est libre, elle n’est pas militante d’un parti. C’est à elle de fixer ses propres limites.

Justement, a-t-elle franchi la ligne jaune ?

Elle sait très bien ce qu’elle peut faire et ce qu’elle ne doit pas faire. Sachez que notre groupe travaille en harmonie.

Que pensez-vous du « service civique »(2) que le maire veut mettre en place ?

C’est irresponsable ! Nous allons le combattre de toutes nos forces. Je ne conçois pas que des missions de sécurité telle que des identifications puissent être confiées à des civils alors que c’est de la compétence de l’État. J’ai envie que les Niçois vivent dans une ville conviviale et fraternelle. C’est le retour aux heures les plus sombres de l’histoire avec un climat de délation et de suspicion généralisées en ville.
Le vrai problème c’est celui de l’insécurité qui est en train de s’accroître en ville. Christian Estrosi avait promis 200 policiers supplémentaires. Il n’en annonce finalement que 50 sur deux ans. Ce n’est pas suffisant alors que la sécurité des Niçois doit être une priorité.

Propos Recueillis Par Philippe Fiammetti Et Eric Neri

(1) Le président du conseil général a souligné sa certitude que le tracé Nord, celui le plus court, allait être choisi.
(2) « Il regrouperait, à l’image des papy trafic, des volontaires qui seraient à disposition de la collectivité pour procéder à des identifications, des signalements, des surveillances, collecter des informations, intervenir auprès des commerçants. » (Nice-Matin du 21 janvier)

 

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